Le silence qu'on nous impose

De Milton à Soljenitsyne, l'histoire crie ce que nos gouvernants préfèrent taire : museler un peuple, c'est le condamner à périr.

LIBERTÉS CIVILESCANADALIBERTÉ D'EXPRESSION

Yoann Paridaens

3/17/20266 min read

Il existe une expérience que tout peuple libre finit par traverser : le moment où, pour la première fois, un citoyen hésite avant de parler. Pas par pudeur. Par peur. Ce moment, le Canada est en train de le vivre.

Des Canadiens se font désormais interpeller à leur domicile par des agents de police pour avoir exprimé des opinions critiques envers leur gouvernement. Derrière ces visites se profile le projet de loi C-9, une loi dont la rédaction est si vague que même l'Association canadienne des libertés civiles avertit qu'elle risque de « criminaliser certaines formes d'expression protégée et de protestation pacifique — deux pierres angulaires d'une société libre et démocratique. »

Ce n'est pas une question partisane. C'est une question de civilisation.

La bataille de John Milton en 1644

John Milton, le grand poète et pamphlétaire anglais, écrivit son Areopagitica en 1644 pour s'opposer à la censure imposée par le Parlement anglais sur les imprimeurs. Son argument demeure, quatre siècles plus tard, d'une clarté foudroyante :

« Donnez-moi la liberté de connaître, d'exprimer et de débattre librement selon ma conscience, au-dessus de toutes les libertés. »

John Milton — Areopagitica, 1644

Milton comprenait quelque chose que nos législateurs semblent avoir oublié : la vérité ne s'impose pas par décret. Elle émerge du choc des idées. Supprimer une voix, même fausse, c'est supprimer l'occasion de la réfuter — et donc, de la vaincre. Une idée non combattue reste vivante dans l'obscurité. Une idée débattue peut mourir à la lumière.

Il écrivait encore, dans ce même texte fondateur, que détruire un livre — ou aujourd'hui, museler une parole — c'est « tuer une raison elle-même », « tuer l'image de Dieu ». Milton voyait dans la censure non un instrument de protection, mais un aveu d'impuissance : la peur de perdre l'argument.

Ce que John Stuart Mill défendait en 1859

Deux siècles plus tard, John Stuart Mill posa les fondements philosophiques du libéralisme dans De la liberté. Sa thèse centrale reste d'une actualité brûlante :

« Si toute l'humanité moins un était d'une seule opinion, et que cette seule personne était d'opinion contraire, l'humanité ne serait pas plus justifiée à réduire cette personne au silence que cette personne ne le serait, si elle en avait le pouvoir, à réduire l'humanité au silence. »

John Stuart Mill — De la liberté (On Liberty), 1859

Mill formule ce qu'on oublie si facilement quand on est au pouvoir : la majorité peut avoir tort. L'histoire en est jonchée. Les hérétiques d'hier sont les héros d'aujourd'hui. Galilée fut condamné par le consensus de son époque. Les abolitionnistes furent traités de fauteurs de troubles. Les suffragettes furent emprisonnées pour avoir osé demander le droit de vote.

Mill ajoutait que même lorsqu'une opinion est fausse, la combattre garde un sens : « L'opinion reçue, si elle n'est pas vigoureusement et loyalement contestée, sera professée comme un préjugé mort, non comme une vérité vivante. » Le débat n'est pas un luxe démocratique. C'est le mécanisme même de correction des erreurs collectives.

La presse libre, gardienne du dernier recours

La liberté d'expression sans liberté de presse est une maison sans fondations. Or, la presse canadienne repose aujourd'hui, pour une large part, sur des subventions gouvernementales. Des centaines de millions de dollars fédéraux coulent chaque année vers des médias qui sont censés surveiller le pouvoir qui les finance.

Il faut dire clairement ce qu'implique cette dépendance : un journaliste qui dépend du gouvernement pour sa survie économique ne peut pas couvrir ce gouvernement librement. Ce n'est pas une question de mauvaise foi individuelle. C'est une question de structure. Les conflits d'intérêts ne disparaissent pas parce qu'on préfère ne pas les voir.

La véritable indépendance éditoriale exige une indépendance financière totale de l'État. Un média financé par l'État — même partiellement, même indirectement, n'est pas un contrepouvoir. C'est une chambre d'écho institutionnalisée.

Au Canada en 2025–2026 : le projet de loi C-9, présenté le 19 septembre 2025, a été dénoncé par 37 organismes de la société civile dans une lettre conjointe. L'Association canadienne des libertés civiles avertit que ses dispositions sur l'intimidation sont « générales et vagues » et que la police pourrait les interpréter comme autorisant des interventions dans des manifestations pacifiques. Des citoyens ont fait l'objet de visites policières à leur domicile pour des propos tenus en ligne contre des politiques gouvernementales.

L'histoire ne pardonne pas l'amnésie

Ce que l'histoire enseigne, sans exception, c'est que la répression de la parole ne stabilise jamais une société. Elle ne fait que différer, et amplifier, la rupture. Quand le débat est interdit, les frustrations ne disparaissent pas. Elles fermentent. Elles se radicalisent. Et quand elles éclatent enfin, c'est dans des formes que nul n'avait voulues.

Les sociétés qui ont survécu à leurs propres tensions l'ont fait par le débat, la contradiction, l'alternance des idées. Celles qui ont choisi le silence imposé ont invariablement sombré dans une violence que la censure avait rendue inévitable.

C'est précisément ce qu'avait compris Alexandre Soljenitsyne, qui avait vécu de l'intérieur l'effondrement moral d'une société qui avait perdu le droit à la vérité. De retour en Occident après des années dans les camps soviétiques, il lança cet avertissement à qui voulait l'entendre :

« La ligne de partage entre le bien et le mal ne passe pas entre les États, ni entre les classes, ni entre les partis — elle passe à l'intérieur de chaque cœur humain. »

Alexandre Soljenitsyne — Discours de Harvard, 1978

Il ne demandait pas aux Occidentaux d'imiter les dissidents soviétiques. Il les implorait de ne pas attendre d'en avoir besoin. La liberté, disait-il en substance, se défend avant d'être perdue, parce qu'une fois perdue, on ne sait plus comment la nommer.

Ludwig Von Mises avait prévu

L'économiste autrichien Ludwig von Mises, qui avait fui le nazisme et observé la montée des totalitarismes du 20 siècle, avait posé une vérité que nos contemporains feraient bien de méditer :

« Le fascisme et les régimes similaires de despotisme sont pleins de bonnes intentions. Mais leurs méthodes de réalisation de ces intentions mènent à la destruction de la civilisation. »

Ludwig von Mises — Le Libéralisme, 1927

Mises ne parlait pas de monstres. Il parlait d'hommes ordinaires convaincus d'avoir raison, si convaincus qu'ils en venaient à juger inutile, puis dangereux, d'être contredits. C'est toujours ainsi que la liberté meurt, non pas dans un coup d'État, mais dans une accumulation de petits abandons, chacun justifié par une urgence, chacun présenté comme temporaire, chacun irréversible.

Ce qu'on peut faire aujourd'hui

La liberté n'est pas un héritage passif. Elle est une pratique quotidienne, une responsabilité active. Voici ce que chaque citoyen peut faire, dès maintenant :

  • Parlez. Exercez votre droit à l'expression avant qu'on vous demande de le justifier. Chaque parole libre maintient le muscle démocratique.

  • Informez-vous auprès de médias indépendants — des médias qui ne dépendent d'aucune subvention gouvernementale et qui ont les moyens de vous contredire.

  • Contactez votre député et demandez-lui de prendre position publiquement sur le projet de loi C-9 et ses effets sur la liberté d'expression.

  • Soutenez l'Association canadienne des libertés civiles et les 37 organisations qui demandent le retrait ou la refonte du projet de loi C-9.

  • Refusez la peur. Si vous vous censurez par crainte de représailles, la loi a déjà atteint son objectif — même si elle n'est pas encore adoptée.

  • Partagez cet article et d'autres comme lui. La meilleure réponse à une loi qui veut réduire la parole au silence, c'est de parler plus fort.

Il n'existe pas de moment plus important pour défendre la liberté d'expression que celui où défendre la liberté d'expression devient inconfortable. C'est précisément alors qu'elle en a le plus besoin. Ce que Milton, Mill, Soljenitsyne et Mises ont tous compris, chacun à sa manière et à son époque, c'est que les sociétés libres ne meurent pas d'un coup : elles s'endorment, doucement, pendant que leurs citoyens regardent ailleurs.

Ne regardez pas ailleurs.

Références
  1. John Milton, Areopagitica : A Speech of Mr. John Milton for the Liberty of Unlicensed Printing, Londres, 1644.

  2. John Stuart Mill, On Liberty (De la liberté), Londres, John W. Parker and Son, 1859.

  3. Alexandre Soljenitsyne, discours à l'Université Harvard, « A World Split Apart », 8 juin 1978. Traduction libre.

  4. Ludwig von Mises, Liberalismus (Le Libéralisme), Iéna, Gustav Fischer Verlag, 1927. Traduction libre.

  5. Association canadienne des libertés civiles (ACLC), communiqué de presse : « Le projet de loi C-9 risque de criminaliser les manifestations pacifiques », 22 septembre 2025. ccla.org

  6. ACLC, lettre signée par 37 organisations de la société civile : « Les groupes de la société civile demandent au gouvernement fédéral de repenser le projet de loi C-9 », 6 octobre 2025. ccla.org

  7. Ligue des droits et libertés (LDL), mémoire au Comité permanent de la justice et des questions juridiques sur le projet de loi C-9, novembre 2025. ourcommons.ca

  8. Dale Smith, « Loi symbolique ou invitation à une intervention policière excessive ? », National Magazine, 27 octobre 2025.

  9. Fondation canadienne des relations raciales, analyse du projet de loi C-9, automne 2025.